Yaşam

S’HABITUER À L’ODEUR DE PISSE

Sur la frontière entre l’Homme et l’Animal à Paris

Dans le contenu de ce texte, je ne suis volontairement pas entré dans les causes fondamentales de cette situation, ses causes de classe, ses liens avec l’impérialisme français et la destruction capitaliste, etc. Afin que cela n’ait pas, dans un premier temps, pour effet de faire obstacle à cette discussion. Mais si nous pouvons ouvrir une discussion avec cela, je pense que, dans un deuxième temps, nous devrions l’élargir à travers ses causes réelles et même jusqu’au fait que les animaux domestiques commencent eux aussi à faire leurs besoins partout… en abordant ses différentes dimensions.

Dans certaines rues de Paris, il devient de plus en plus difficile de comprendre la différence entre l’homme et l’animal.

La raison n’est pas que des chiens se promènent dans les rues. Nous savons déjà ce que font les chiens : un chien s’approche d’un coin, renifle, laisse quelques gouttes et poursuit son chemin. Lorsque nous voyons cela, nous ne sommes pas surpris. Parce que c’est le comportement que nous attendons d’un chien.

Ce qui est réellement étrange, c’est qu’un être humain adopte le même comportement.

Et cela ne se passe pas à trois heures du matin, dans une petite rue où il n’y a personne. Cela se passe dans la journée ou en soirée ; dans une rue où passent des gens, à côté d’un restaurant, au coin d’un immeuble, dans un endroit où tout le monde peut le voir ou où il existe une possibilité d’être vu. L’homme se tourne vers le mur, ouvre la fermeture éclair de son pantalon et, sans se soucier du fait qu’il y ait des gens autour de lui, sort son sexe et pisse. Comme si ce qu’il faisait n’avait aucune signification sociale. Comme s’il était seul à cet endroit.

Et c’est précisément là que commence le véritable problème.

Car ce qui rend possible la vie de l’être humain dans l’espace public, ce ne sont pas uniquement les lois. Il existe un mécanisme beaucoup plus ancien et beaucoup plus puissant qui empêche les êtres humains de devenir des créatures qui s’attaquent les unes aux autres, salissent l’espace des autres et rendent la vie des autres insupportable : les limites sociales.

Un être humain ne se déshabille pas devant les autres. Il ne crie pas d’insultes. Il ne laisse pas ses excréments par terre. Il ne jette pas ses déchets aux pieds des gens. Il ne crache pas au visage de quelqu’un dans la rue. Et, dans des conditions normales, il ne se retourne pas pour pisser contre un mur au milieu des gens.

Parce qu’il ne s’agit pas simplement de savoir que ces comportements sont “interdits”. Il sait qu’elles ne doivent pas être faites.

La véritable question est de savoir pourquoi, dans les rues de Paris, cette dernière limite peut être franchie aussi facilement et de manière de plus en plus fréquente.

Que fait le chien, que fait l’être humain ?

Les études menées sur les comportements animaux montrent que, chez de nombreux mammifères, l’urine n’est pas uniquement un déchet physiologique. Les marques olfactives peuvent transmettre aux autres individus des informations concernant l’identité, le sexe, la position sociale, la situation reproductive de l’individu et son rapport avec l’espace dans lequel il se trouve. Chez de nombreuses espèces, le comportement consistant à laisser une odeur avec l’urine est lié à la défense du territoire et à la compétition sociale. Autrement dit, pour eux, il s’agit d’un comportement de marquage du territoire.

En résumé, lorsqu’un animal urine, il fait également ceci :

« Je suis ici. »

« C’est mon territoire. »

« Je suis passé par ici avant toi. »

Et il n’a besoin d’aucune philosophie morale pour comprendre cela. Il laisse son odeur.

Regardons maintenant l’homme que nous voyons dans les rues de Paris.

Bien entendu, nous ne pouvons pas dire ici scientifiquement que « l’être humain marque lui aussi son territoire comme un animal ». Il n’est pas possible de déduire les raisons du comportement humain à partir d’une observation de quelques secondes. Mais c’est précisément ici qu’apparaît la question ironique :

Lorsqu’un être humain met de côté toutes les limites symboliques et comportementales d’une société et pisse contre un mur sous les yeux des gens, que reste-t-il ?

Peut-être seulement un réflexe très primitif.

Peut-être seulement l’alcool.

Peut-être l’indifférence.

Peut-être la faiblesse des normes sociales.

Peut-être un peu de tout cela.

Mais l’image ne change pas :

L’être humain transforme l’espace public en prolongement de son propre besoin corporel.

Et, lorsqu’on regarde les choses sous cet angle, une ressemblance dérangeante apparaît entre le chien errant et l’être humain.

Le chien, lorsqu’il fait cela, est un animal.

L’être humain, lorsqu’il fait cela, renonce aux obligations comportementales qu’exige le fait d’être humain.

Peut-être que le problème est exactement là : l’homme qui pisse ne se transforme pas en chien ; mais, à ce moment-là, il descend en dessous du standard comportemental minimal que nous attendons de l’être humain. Et peut-être agit-il réellement avec une pulsion animale, avec un instinct sauvage. « Ici, les valeurs communes de l’humanité, les règles communes ne sont pas valables. Cet endroit m’est égal. J’ai le droit d’utiliser cet endroit. Je ne reconnais pas, à cet instant, les limites fixées par la société. » C’est peut-être ce qu’il essaie de dire, qui sait…

Dire « mais il n’y a pas assez de toilettes » n’explique pas le problème

À ce stade, la même défense revient immédiatement :

Il n’y a pas assez de toilettes.

Il peut évidemment exister des situations dans lesquelles cet argument est valable. Tard dans la nuit, tous les établissements peuvent être fermés. Une personne peut réellement se retrouver sans solution. Et, indépendamment de tout cela, l’accessibilité des toilettes publiques constitue effectivement un véritable problème d’urbanisme.

Mais ce n’est pas le comportement dont nous parlons ici.

Ce dont nous parlons, c’est d’une personne qui, dans un endroit où se trouvent des gens, pendant la journée ou en soirée, alors que des personnes passent ou qu’il existe une forte probabilité qu’elles passent, choisit n’importe quel bord de rue comme toilettes et, en faisant cela, ne se soucie pas de la présence des autres.

Dans ce cas, l’explication « il n’y avait pas de toilettes » reste insuffisante.

De plus, il n’est pas possible d’ignorer complètement la question des infrastructures sanitaires de Paris. La Mairie de Paris indique aujourd’hui qu’elle modernise son réseau de 435 sanisettes publiques ; ce sont des toilettes publiques gratuites. La municipalité indique également qu’à certaines périodes et dans les zones très fréquentées, des centaines de points sanitaires sont accessibles 24 heures sur 24.

Plus important encore, il y a plusieurs années, la Mairie de Paris a essayé d’installer directement des « uritrottoirs », c’est-à-dire des urinoirs à ciel ouvert, dans les zones où les dépôts d’urine dans la rue étaient importants. La municipalité définissait clairement l’objectif de cette mesure comme la lutte contre les « épanchements d’urine », c’est-à-dire contre le fait que les gens urinent dans la rue.

Le problème de Paris ne consiste donc pas uniquement à dire : « Nous avons oublié de donner des toilettes aux gens. »

À partir d’un certain point, le problème n’est plus celui des toilettes, mais celui du comportement.

La véritable question : pourquoi n’a-t-il pas honte ?

Il est facile ici de faire porter tout le problème sur l’homme qui pisse et de passer à autre chose.

« Sale type. »

« Dégoûtant. »

«Quel porc.»

Et oui : pisser au milieu des gens, en transformant l’espace de vie commun des autres en cible de ses propres déchets corporels, est un comportement répugnant.

Mais à ce stade apparaît une question sociologiquement importante :

Pourquoi cet homme n’a-t-il pas honte lorsqu’il fait cela ?

Peut-être que la question la plus juste serait :

Pourquoi ne ressent-il pas le besoin d’avoir honte ?

Parce que la société ne tient pas uniquement grâce au droit. Une grande partie des comportements humains est régulée non pas par la peur de l’intervention de l’État, mais par le regard des autres.

Ce qui empêche une personne de se déshabiller dans la rue n’est pas la présence d’un policier à chaque coin de rue.

Ce qui empêche une personne de déféquer par terre n’est pas la présence d’un agent chargé de verbaliser sur chaque trottoir. Ce qui empêche une personne de cracher au visage de quelqu’un d’autre n’est pas non plus le fait d’avoir le code de la loi dans sa poche.

Avant tout cela, il existe un réflexe social :

« Si je fais cela, les gens vont réagir. »

C’est sous cet angle que la question de pisser dans la rue cesse d’être un comportement individuel.

Car si un homme peut pisser au milieu des gens, l’une de ces deux choses se produit :

Soit la sensibilité de cet homme aux normes sociales est extraordinairement faible ;

soit la société dans laquelle il se trouve ne produit pas une pression sociale suffisamment forte pour empêcher cette violation de la norme.

Et la deuxième possibilité constitue, pour Paris, une question bien plus dérangeante.

Ce n’est pas un comportement urbain inévitable

Bien entendu, Paris n’est pas seule sur ce sujet. Il existe d’autres grandes métropoles mondiales capables de rivaliser avec Paris ; le problème des personnes qui urinent dans la rue peut également être observé dans différentes zones de ces villes, particulièrement dans les secteurs où la vie nocturne est intense. Il ne s’agit donc pas de distinguer miraculeusement Paris de toutes les autres villes.

Mais c’est ici que la comparaison prend de l’importance.

Dans de nombreuses métropoles de la même taille que Paris, voire ayant une population plus importante, nous constatons que le fait que des personnes adoptent ce comportement pendant la journée ou en soirée, dans des espaces publics où se trouvent d’autres personnes, rencontre une barrière sociale beaucoup plus forte et que cette barrière empêche fortement ce comportement. Ainsi, le fait que les gens hésitent à agir ainsi ne peut pas être expliqué uniquement par la peur d’une sanction. L’élément véritablement déterminant est la peur du regard des autres, de leur réaction et de la réprobation sociale.

La situation décrite ci-dessus nous dit donc quelque chose d’important :

Pisser dans la rue au milieu des gens n’est pas une réalité métropolitaine inévitable.

La taille de la ville, la densité de population, le nombre de touristes, la vie nocturne, la consommation d’alcool ou la présence/l’absence de toilettes publiques ne constituent pas, à eux seuls, une explication suffisante. Dans d’autres villes qui partagent une grande partie de ces mêmes conditions, une réaction sociale plus forte peut extrêmement réduire les limites dans lesquelles ce comportement peut se produire, voire le faire disparaître dans de nombreux endroits.

Nous ne parlons donc pas ici d’une hypothèse imaginaire.

Si une société considère réellement comme inacceptable le fait qu’un individu baisse son pantalon et pisse dans la rue sous les yeux des autres, cette personne hésitera avant de le faire. Elle regardera autour d’elle. Elle aura honte d’être vue. Elle cherchera un endroit. Elle renoncera.

Autrement dit, la pression sociale façonne les comportements.

Et l’inverse est également vrai.

Si un comportement, bien qu’interdit, peut se reproduire encore et encore sous les yeux des gens, il ne suffit plus de regarder uniquement l’individu qui adopte ce comportement. Il faut également examiner l’environnement social qui permet à ce comportement de se produire.

Ainsi, le problème de Paris ne se résume pas à la question : « Pourquoi certains hommes pissent-ils dans la rue ? »

La question la plus dérangeante est la suivante :

Pourquoi certains Parisiens peuvent-ils se sentir suffisamment à l’aise pour faire cela ?

Parce que l’expérience d’autres villes nous montre qu’il ne s’agit pas d’une réalité immuable. Une réaction sociale peut être créée. Les limites sociales peuvent être redessinées. Et la fréquence à laquelle un comportement est observé dépend, dans une certaine mesure, de la force avec laquelle la société réagit face à ce comportement.

La responsabilité qui revient aux Parisiens

La Mairie de Paris définit ce comportement comme une « incivilité », c’est-à-dire comme un comportement qui perturbe les règles de la vie publique quotidienne. Il existe des systèmes permettant de signaler les dépôts d’urine ; lorsque la police municipale constate ce comportement en flagrant délit, elle peut infliger une amende de 135 €.

Mais la propreté d’une ville ne se mesure pas uniquement à la capacité de ses services municipaux.

Une ville se mesure aussi à ce que ses habitants attendent les uns des autres.

C’est précisément là qu’apparaît le problème de Paris.

Si les gens trouvent dégoûtant de pisser dans la rue mais se taisent lorsqu’ils le voient ;

si les gens pensent que c’est mal mais n’interviennent pas ;

si tout le monde dit « cela ne devrait pas être fait » mais que le comportement continue malgré tout à se produire au milieu des gens ;

alors il faut regarder non seulement celui qui pisse, mais également l’atmosphère sociale qui permet à ce comportement de se produire. Autrement dit, une conception qui accepte progressivement ce comportement et finit par le considérer comme normal peut apparaître. Et c’est précisément là que commence la décomposition.

Il ne s’agit pas d’un appel à « attaquer chaque homme que tu vois faire cela ».

Bien au contraire.

La force d’une société ne repose pas sur le fait que les individus exercent de la violence les uns contre les autres, mais sur l’existence d’un consensus social clair concernant les comportements qui sont inacceptables du point de vue de la vie en commun.

Lorsqu’un homme pisse dans la rue ;

il faut réprouver clairement ce comportement,

montrer que ce n’est pas normal,

rappeler que l’espace public est l’espace commun de tous,

et rendre de nouveau visible le fait que ce comportement est socialement un comportement dont il faut avoir honte.

Parce que les normes sociales ne sont pas uniquement produites d’en haut, par les services sociaux ou depuis le bâtiment de la mairie.

Elles sont produites dans la rue.

Paris connaît-elle réellement un problème de « décomposition sociale » ?

Employer ce terme est lourd.

Mais c’est précisément pour cette raison que la question doit être posée.

La décomposition sociale ne signifie pas que les gens se réveillent un matin et deviennent soudainement mauvais. Il s’agit plutôt de l’érosion, au fil du temps, des petites normes qui rendent possible la vie en commun.

Jeter des déchets par terre.

Jeter un mégot de cigarette sur le trottoir.

Ne pas respecter un feu rouge.

Crier dans l’espace public.

Envahir l’espace de quelqu’un d’autre.

Et pisser au milieu des gens.

Pris séparément, aucun de ces comportements ne représente la fin de la civilisation.

Mais lorsque, dans une ville, les gens commencent à agir avec le sentiment que « de toute façon, personne ne dit rien », le problème devient plus important que la somme de ces comportements pris individuellement.

Alors, dans la ville, ce n’est plus seulement de la saleté qui apparaît, mais une perte des normes.

Et la perte des normes est un problème si profond que même les équipes de nettoyage de la municipalité ne peuvent pas y faire face.

La question de la « ville qui sent la pisse »

Il est facile de dire de Paris que c’est une « ville qui sent la pisse ».

Un touriste qui observe Paris de l’extérieur peut le dire.

Quelqu’un venant d’une autre ville peut s’en moquer.

Mais pour que les Parisiens puissent se débarrasser de cette expression, il ne suffit pas simplement d’employer davantage d’agents de nettoyage.

Parce que l’agent de nettoyage nettoie les conséquences du comportement.

La société, elle, doit changer le comportement lui-même.

Oui, c’est vrai : lorsque nous faisons des recherches, nous constatons que la Mairie de Paris travaille depuis des années sur cette question. Des uritrottoirs sont testés, le réseau de sanisettes est étendu, la police municipale intervient, des canaux de signalement sont proposés aux citoyens.

Tout cela peut être nécessaire.

Mais ce n’est pas suffisant.

Parce que ce dont Paris doit réellement se débarrasser, ce n’est pas uniquement l’odeur d’urine.

C’est la banalisation, par la société, du comportement qui produit cette odeur d’urine.

Si, dans une ville, un être humain peut déposer les déchets de son propre corps dans l’espace public sous les yeux des autres et qu’il ne ressent aucune honte en le faisant, alors ce n’est pas uniquement le trottoir qui est sali.

La norme publique est salie.

Et la responsabilité de cela n’appartient pas uniquement à cet homme.

Cet homme est bien entendu responsable.

Mais la société qui le voit, détourne le regard, ne réagit pas, dit « laisse tomber » et banalise cela porte elle aussi une responsabilité.

Si Paris veut se débarrasser de ce comportement, elle doit d’abord le réprouver plus fortement.

Parce que certains comportements ne disparaissent pas uniquement en étant punis.

Certains disparaissent lorsqu’ils redeviennent des comportements dont il faut avoir honte.

Et peut-être que la question la plus dérangeante que Paris doit aujourd’hui se poser est la suivante :

Qu’est-ce qui pose le plus problème : qu’une personne pisse dans la rue, ou les conditions sociales qui font que les gens se sentent désormais suffisamment à l’aise pour le faire au milieu des autres ?

Bien sûr, nommer cette décomposition entraîne également une autre question : quelle est la cause de cette décomposition ? Quelles sont les causes qui la déclenchent, la développent et l’amplifient ? Cela fera l’objet d’un autre texte.

Parisien en Alternance

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